L’enfance à l’heure des contes
L’opéra de Humperdinck, reprenant le célèbre conte des Frères Grimm, a été revu et très bien corrigé, hier soir, à la 2 Deuche de Lempdes. Cette version signée Johanny Bert peut partir sereinement à la rencontre d’un public adulte (et ses souvenirs d’enfance).
Les peurs des enfants nourrissent les angoisses des futurs adultes. Leurs joies font jaillir la nostalgie et sa traîne de regrets. Alors qu’il est bon de faire le deuil de l’enfance. Les contes, même opératiques, sont là pour ça. Cet Hänsel et Gretel en particulier.
Johanny Bert met à jour le balancement entre la naïveté et la cruauté de nos chers bambins, en prenant bien soin d’éviter tout équilibre. Le trait est même appuyé avec une belle « ambiance prolo » pour lancer l’ouvrage : pathos garanti. Des personnages en chaire, en os, en salopette et clope au bec, avec de grands yeux écarquillés ; comme tout droit sortis d’un film de Buster Keaton, la voix (évidement) en plus.
De la poésie encore avec des marionnettes dont les mouvements aériens sont toujours et paradoxalement troublant d’humanité. Dans cette austérité ambiante, parée de noire et de blanc, déboulent de vieux clichés sucrés (carambar d’antan et Fraises Tagada à foison) et des sacs plastiques tout droit sortis de la supérette du coin. Car le conte n’est jamais éloigné de la réalité.
Johanny Bert fait enfin voler en éclat les filtres du genre. La sorcière tient véritablement d’un Docteur Mengele perdu au fond des bois, tout de latex vêtu. Il n’est plus seulement question pour Hänsel et Gretel d’être mangé à la sauce des Frères Grimm. Les deux petits anges apparaissent davantage de véritables esclaves sexuels. L’image est choc. La réalisation parfaitement léchée… pour cette scène comme pour toutes les autres d’ailleurs.
Johanny Bert, non content de faire jouer ensemble marionnettes (et par conséquent manipulateurs) et chanteurs dans le genre déjà complexe de l’opéra, en remet une bonne couche dans les contraintes. Il limite volontairement son espace scénique avant de le faire éclater par la vidéo. Dans le final, des images esthétiquement saisissantes jaillissent. Et tout cela ne nuit pas à la lisibilité de ce conte qui reste un plaisir d’adultes, en paix avec leurs souvenirs d’enfance.
Pierre-Olivier Febvret
La Montagne - 18 novembre 2011